laurence lemaire
la plume
la lutte à l'huile            menu
ligne rouge
angkor cambodge lemaire angkor cambodge lemaire angkor cambodge lemaire angkor cambodge lemaire angkor cambodge lemaire angkor cambodge lemaire
fort comme un turc

Juin 2001 Edirne Turquie - 640 ème Olympiade de luttes à l'huile, le sport des Ancêtres, la Yagli gureş.
Avant même de savoir fabriquer des armes, l'homme se défendait à mains-nues contre ses semblables ou contre des animaux. Comme tous les sports de combat, la lutte fut d'abord une nécessité avant d'être intégrée dans les systèmes d'éducation et de devenir un sport de compétition.
En 1361, les Turcs conduit par Süleyman Paşa Murat I s'avançaient vers Edirne. La première muraille, celle du cochon fut prise aux Byzantins. Les 40 farouches guerriers de tête campaient à Samona et pour noyer leur ennui d'une guerre facile, ils luttaient pour le plaisir. A la tombée du jour les moustiques attaquaient et les lutteurs s'enduisaient d'huile d'olive pour se protéger ; les frères Ali et Selim se sont acharnés toute la nuit. Au matin leurs compagnons de guerre les trouvèrent mort, enlacés dans une lutte passive désormais. Cest sous un figuier qu’ils enterrèrent Ali et Selim dans leur posture. Le lendemain une source avait jaillit du sol... Ce lieu fut baptisé Kirkpinar ou source des 40 en hommage aux guerriers. Le stade d'Edirne fut construit près de ces sources légendaires.

Kel Aliço (Ali le chauve) fut 26 fois champion de 1861 à 1886. Il cède son titre au bulgare Koça Yusuf (le grand Joseph). Parti gagner sa vie aux Etats-Unis, ce sont les Américains qui lancèrent cette maxime "fort comme un turc" en son honneur. Il gagna beaucoup d'argent et s'en retourna au pays. Mais le bateau fit naufrage le 4 juillet 1897 et il disparut, à 32 ans, avec ses pièces d'or, tout fort qu'il était. L'élève de Yusuf, Adali Halil (Halil né sur l'île) 18 fois champion, fut appelé "le lion du Sultan" par les mêmes américains. En 2001, c'est Ahmet Taşçi le plus fort mais les hommes du XXème siècle n'ont jamais égalé ceux du XIXème.

Champion neuf fois de lutte à l'huile Ahmet Taşçi a 41 ans; il a commencé la lutte à 25 ans après une carrière de footballeur. Les lutteurs du village de Karamürsel près de Izmit, sont réputés. C'est génétique disent certains. Ahmet est de ce village, il est fort, il est résistant, têtu, insistant sur son physique et son mental... «Personne ne peut me résister ; je gagne parce que je travaille beaucoup : entraînement quotidien, cross, alimentation saine, massage, peu d'alcool... et cette force de ma nature est un don de Dieu. Un pouce cassé et une opération de l’œil ! ( son nez aussi est cassé c'est évident) et je lève 100 tonnes en deux heures d'entraînement.» Ahmet Taşçi vit de la lutte. Dimanche s'il gagne, il recevra une ceinture en Or, 2 500 dollars complétés par les cadeaux de sponsors, plus riches que le chameau d’autrefois. Ahmet est allé à Hong Kong, au Japon où il est devenu 3ème Sumo de l'année 95, et dans toute l'Europe. «Les Français ne connaissaient rien de ce sport, pas même son existence. Je suis allé à Paris avec les 10 meilleurs lutteurs de mon village pour cinq shows au cirque d'hiver en novembre 2000 et en province pendant 20 jours. Pierre Guerchon qui a un grand-père turc, avait monté un spectacle qui racontait la naissance des luttes a l'huile suivie de démonstrations.» 400 manifestations de luttes à l'huile par an sur le territoire turc permettent aux lutteurs de vivre décemment. En Hollande, aux Pays-Bas et en Allemagne les lutteurs sont amateurs. En professionnel ce sport est pratiqué par les Turcs seuls. Les jeunes prometteurs sont vite repérés - trapus, cou musclé, épaisseur des poignets... sur tout le corps les détails jouent - Ahmet a enseigné la lutte à l'huile à 30 jeunes déjà. «Mon fils ressemble à sa mère et ne sera pas lutteur, il est faible.» Pour quelques heures encore Ahmet détient le record "9 fois champion depuis la République" c'est à dire depuis Octobre 1923. Auparavant Kel Aliço fut champion 46 fois. «A 41 ans le corps devient plus lourd, moins souple, mais l'expérience fait l'équilibre. Je gagnerai dimanche. Mandinga Ahmet est mon surnom donné par les grands de Karamürsel. Il était un chef guerrier Kabil. Si je lutte jusqu'à 58 ans je battrai le record d’âge détenu par Kel Aliço qui lutta jusqu'à 57 ans.» Mais il y a cette histoire de doping depuis un an; les trois meilleurs lutteurs de Karamürsel, dont Ahmet, ont été accusés de dopage. Selon eux c'est un complot. Lorsque l'année dernière le ministre des sports a remis à Ahmet la coupe du champion, celui-ci l'a déposé à ses pieds, signifiant publiquement que son ministère ne faisait rien pour la lutte. Le geste n'a pas été apprécié. Le test d'urine a été exigé quelques heures plus tard par la Fédération. « Celle-ci souhaite renouveler le parc de champions, récupérer le public lassé d'un spectacle sans suspens », supose Ahmet. En 94 déjà les tribunes avaient manifesté en huant d’ennui ; Ahmet avait alors "laissé gagner son adversaire". Acusés de dopage, les trois lutteurs furent interdits de lutte pendant deux ans. Les procès engagé, les urines furent réanalysées, elles ne sont pas celles du champion... Ahmet a été innocenté dix jours avant ce Big Show d'Edirne 2001. Ses deux amis sont encore sur la touche. Ce week end ils seront 32 à lutter dans sa catégorie - les , la tête - Et Ahmet reste la bête noire, la tête de Turc.
Ainsi débute la 640ème Olympiade des Luttes à l'huile.

Vingt jeunes filles gracieuses défilent délicatement sur l'herbe de l’Er Meydani qui sera souillée dans quelques heures par l'eau, l'huile et la transpiration des lutteurs... Er Meydani c'est la Place d'Homme dans le sens Mâle, masculin, fort et musclé. Parce que la lutte à l'huile est un duel sportif honorable, sans pièges. Après délibération des femmes de notables d'Edirne, le titre de Belle de Kirkpinar est remporté par une étudiante de 21 ans de 1m69, 48 kilos, 87-63-93 de mensuration.
« L'homme qui n'est pas intelligent peut devenir lutteur » dit un proverbe turc. Quelle idée de se battre sous le soleil pendant des heures ! Car l'histoire a débuté par la lutte à mort de deux frères. Depuis 15 ans les combats sont chronométrées. Pour faire taire les mauvaises langues sur le profil mental de ces hommes, les lutteurs seront considérés comme des sportifs et non plus comme des crétins ou des bêtes. Les notables et hommes politiques n'ayant plus le temps d'attendre l'issue finale, le tie-break fut inventé : 40 minutes de lutte pure ou le perdant aura mis le dos au sol : « son ventre aura vu le soleil », puis 5 minutes aux points, actions et pénalités, et enfin 3 minutes aux points plus exigeants.
Un tissu rouge est enroulé au poignet droit de l'arbitre, à la cheville droite d'un des deux lutteurs et bleu pour son adversaire. Ce même arbitre attribue les bons points et les pénalités, approuvés ou non par les juges de tour. Il y a 12 positions principales de lutte divisées chacune en 3 ou 4 gestes spécifiques. Chacun de ces gestes donne 1 ou 2 points. Mais 21 postures donnent des pénalités et 9 actions sont éliminatoires. Par exemple le lutteur ne peut pas mettre ses doigts dans les yeux, le nez, les oreilles de son adversaire, il ne doit pas tordre les poignets, les doigts et chevilles, ne peut pas mordre ni griffer, ne peut pas essayer de faire tomber le pantalon de l'autre ; il ne doit pas montrer ce que la moral réprouve ni que son propre pantalon tombe. Discuter les décisions des arbitres, insulter qui que ce soit et pratiquer une lutte passive sont des fautes également. Les lutteurs ont leurs ongles et cheveux coupés. Ils ne doivent pas avoir de maladie transmissible ni de défaut physique apparent... une main en moins ou boiter ne sont pas un défaut ! Les arbitres peuvent refuser la participation d’un lutteur jugé trop grand ou trop petit. Ainsi Loi Honman, lutteur d'origine sud-coréenne de 19 ans, à l'attitude simplette, de 160 kilos et 2m16 s'est vu interdit de combat ce samedi. Les 5 journalistes asiatiques et la MBC TV coréenne manifestèrent et, très conscient des retombées médiatiques (tous les journaux en ont parlé avec photo à l'appui), il put lutter contre son ami Özkan Makas et gagna en 4 minutes. Les lutteurs sont répartis en 12 catégories selon leur âge et leur poids. Un débutant doit avoir moins de 45 ans. Ils sont tous licenciés à l'exception des moins de 15 ans qui présentent un certificat médical.
Autrefois les luttes de Kirkpinar étaient supervisées par un seul homme, le Aga. Il est maintenant aidé d'une fédération, d'un comité organisateur et du pouvoir politique. Pour rester maître honorable de Kirkpinar, les personnes souhaitant être Aga s'inscrivent ce dimanche avant la finale auprès du Comité. Un bélier est alors mis aux enchères... Deux fils représentent Mustafa Saruhan, concessionnaire Renault et Massey-Ferguson à Canakkale. Aga 2001, il a acheté le mouton 35 milliards de lires turques et il est dit qu'il dépensera 120 milliards de plus en cadeaux, dîners, et frais d'organisation. Il a estimé les bonnes retombées médiatiques et économiques pour lui-même et ses deux sociétés. Un groupe d'hommes est tassé autour d'une table posée sur l'herbe huilée. Les enchères commencent: 5 minutes de cris en milliards ponctués par les tambours... Mehmet Sait Yavuz, homme d'affaires de Izmir, est proclamé Aga pour 2002. Il paiera ce bélier 40 milliards (40 000 US$) ; cette somme complètera les dépenses et récompenses des Olympiades de juin prochain. Le comité organisateur et le Aga paient le déplacement et défraiement des 3 jours de tous les lutteurs (911 cette année), des six cazgır ou appeleurs, des arbitres de tour et de terrain (une centaine) tous anciens lutteurs, et payés pour cette prestation. Les champions, les seconde et troisième places de chaque catégorie (42 lutteurs) gagnent de 2 500 000 000 à 35 000 000 lires turques. 20 000 spectateurs remplissent les tribunes de Kirkpinar. Ils paient 7 millions de lires turques les vendredi et samedi (environ 7 dollars mais représentant un pouvoir d'achat de 300€) et 12 millions le dimanche pour voir lutter leurs héros, ceux qui perdurent la tradition, la lutte des ancêtres.
Les tambours redoublent leur puissance ce dimanche à 17 heures. Le cazgır (caz veut dire cri) est le maitre de cérémonie. Rythmé par l’orchestre, il chante une prière ou récite un poème avant les combats. «Allah Allah illallah, fais-nous prospérer, nos ancêtres étaient lutteurs, deux hommes vaillants entrent dans l’arène tous deux voulant gagner...» Puis il appèle les lutteurs pour la finale : Ahmet Taşçi de Karamürsel et Vedat Ergin d'Ankara qui a battu le redoutable Cengiz Elbiye d'Antalya en quart de finale. Les lutteurs font le Peşrev, un pas particulier pour venir saluer la tribune officielle et les spectateurs : trois pas en avant en aspirant, trois en arrière en expirant ; ils plient le genou gauche main dessus tête baissée en méditant sur ses muscles, puis foulent l'herbe de la main droite ou la broutent, au choix ; puis il saute en tapant ses cuisses. Le cazgır Sükrü Kayabas crie dans son micro «Lutteur lutteur, ne désespère pas si tu as le dessous, ne te vantes pas si tu as le dessus, ne relâche pas ta prise si tu as l’avantage, rend croc-en-jambe pour croc-en-jambe, offre une prière à Mahomet, j’ai couru jusqu’à la source, qu’Allah soit avec vous deux.» Les spectateurs en profitent pour se tourner vers la tribune officielle pour huer les députés présents. L'ancien ministre des affaires intérieures Saadettin Tantan est très applaudit et le nouveau Rüstü Kazim Yücelen est sifflé sous les regards des ministres des sports et du travail, du Préfet Fahri Yücel et du maire d'Edirne Cengiz Varnatopu.
«Allah Allah illallah » crie le cazgır... la finale commence. Vedat est très encouragé par la foule mais la tension tombe, le combat traîne en longueur malgré les cris encourageants de l’arbitre. Les deux hommes sont huilés à nouveau. Le temps réglementaire est dépassé, ils sont à égalité. Les pénalités tombent sous les sifflets des spectateurs. A la 50ème minute Ahmet Taşçi se plaint d'une vive douleur au bras. Il lève mollement la main de son adversaire le signifiant champion. Il ne perd pas la face car « son ventre n'a pas vu le soleil ». Très vite les cancans fusent. Le maire d'Ankara du parti du Fazilet, aurait payé Ahmet Taşçi pour qu'il perde et laisse gagner son représentant Vedat Ergin... On me raconte aussi que les équipes de Karamürsel et celle de Antalya sont sponsorisées par le MHP, le parti des fascistes, gentiment appelés Nationalistes, soit 25% de la population. Il y a 4 ou 5 ans Arab Gellal, prétendant au titre, fut menacé par ce parti. Il mit son bras dans un plâtre, déclara forfait pour laisser Ahmet Taşçi gagner. Il est arbitre depuis... et ce soir ?
Ahmet Taşçi n'a pas eu sa troisième ceinture en Or mais il a été accueillit à Karamürsel comme un champion. Il a fait un don au Deprem (prévention des tremblements de terre) de 150 terrains et maisons préfabriquées, au cas ou.

Une tonne d'huile a été utilisée ce week end. L’huile d'olive en compétition a 1,5 de degré d'acidité. Par tradition le lutteur huile son épaule gauche de sa main droite (la main honorable pour l'islam) puis la poitrine, le bras gauche et le Kıspet. Le coté droit vient ensuite. Pour les entraînements, les lutteurs utilisent de l'huile de Tournesol. Elle est moins chère et avec la transpiration elle pique moins les yeux.

L'orchestre traditionnel de 15 tambours et 15 flûtes ralentit ou accélère son jeu selon la performance des lutteurs. Il est supposé exciter les spectateurs et les lutteurs.

Le Kıspet c'est le pantalon en cuir de buffle ou de boeuf que portent les lutteurs. Il pèse 3 kilos mais à force d'être huilé et lavé, il pèse 10 à 12 kilos. Le cuir est peint puis frappé à la pierre. Un seul homme et son élève, près des Dardanelles, les confectionnent pour tous les lutteurs de Turquie. Le plus combattants en changent tous les ans. Ce week end ils sont 911 lutteurs à Kirkpinar dont plus de 600 à porter le Kıspet. Ce pantalon coûte 250 millions de lires turques soit 200 US dollars. Le Pırpip c'est le pantalon vert en toile de tente, en coton ou en poil de chèvre. Il est autorisé pour les 3 premières catégories. L'huile est absorbée plus rapidement que sur le cuir. Si un couple de lutteur n'a pas le même pantalon, celui qui porte le Kıspet a toutes ses chances.

Les Turcs sont superstitieux et croient au mauvais œil. Afin de se proteger du mauvais sort ils se servent de la representation d’un œil bleu en pate de verre, le boncuk. Le porte-bonheur des lutteurs est different. C’est un losange ou triangle, fabriqué par les jeunes filles de Cappadoce, à partir des baies d’une plante appelée Yuzelik.

Edirne est connue du tourisme grâce à ses deux postes frontière avec la Bulgarie et la Grèce, et surtout grâce à Mimar Koca Sinan (1490 - 1588) qui construisit à 80 ans la sublime mosquée Selimiye, commande de Selim II. Voulant surpasser Sainte-Sophie qu'il vénère comme l'exemple architectural dans ses volumes, Sinan réalisa son chef-d’œuvre, le couronnement de toute une vie de labeur. Le dôme de la Selimiye a un diametre de 31m50... quelques 50 centimètres de plus que celui de Aya Sofia. Il disait: "la mosquee de Sehzade c’est le travail d’un apprenti, la Sulemaniye celui d’un maçon, et la Selimiye d’Edirne celui d’un maitre-maçon.» Sinan l'architecte c'est 132 mosquées, 35 bains turcs, 33 palaces, 18 caravansérails, ponts, aqueducs et hôpitaux... Edirne fut la capitale pendant 92 ans jusqu'à la conquête d'Istanbul. A cause de sa proximité frontalière la ville attirait la convoitise et fut en guerre contre les Russes, les Bulgares et les Grecs de 1829 et pendant 100 ans.

écrit pour la Chambre franco-turque de Istanbul et l'office touristique de Edirne
ligne rouge
tout droit de reproduction réservé © laurence lemaire